Depuis la rentrée, pas une semaine ne passe sans qu’une étude, un sondage ou un projet ne viennent vanter tous les bienfaits du télétravail...

Depuis la rentrée, pas une semaine ne passe sans qu’une étude, un sondage ou un projet ne viennent vanter tous les bienfaits du télétravail pour les individus et les organisations. On pourrait penser qu’un remake est en train de se jouer, puis finalement on apprend il y a quelques jours que le premier fournisseur mondial « d’espaces de travail flexibles » et Orange s’associent pour créer le premier réseau urbain et périurbain d’espaces de télétravail. Dès lors, un petit décryptage du lent mais inexorable développement de ce mode de travail s’impose.

On revient de loin

C’est à côté de la Drôme, sur le versant isérois du Vercors à Villard de Lans, que fut lancée en 1997 une des premières expériences nationales de Téléspace à l’attention des salariés et des indépendants installés sur le plateau. A l’époque, ce dispositif avait suscité beaucoup d’espoir et fait l’objet d’une observation attentive de la part des entreprises qui l’utilisaient et des sociologues du travail qui l’étudiaient comme nouveau mode impulsé par les TIC.

Seize ans plus tard le Téléspace est toujours là, mais l’engouement du départ s’est effacé il y a bien longtemps et la fréquentation du lieu est discrète malgré un environnement de travail toujours privilégié. Les acteurs publics locaux tirent un bilan sévère (trop ?) de ce projet mais ne désarment pas pour autant. Ils s’apprêtent à lancer une étude afin de mesurer l’opportunité d’ouvrir des espaces de télétravail et de coworking dans le Pays Royans Vercors.

A l’aune de cette expérience, on peut entrevoir une des raisons de l’échec et du retard du développement du télétravail en France depuis près de vingt ans. Malgré un affichage plus large, la cible privilégiée des politiques publiques mises en œuvre dans ce domaine a souvent été les salariés des entreprises. Comme à Villard, on a pensé qu’une volonté politique et quelques dirigeants d’entreprises nationales convaincus, suffiraient à entrainer des centaines de salariés vers ces lieux de travail décentralisés. C’était faire fi d’une culture managériale jacobine bien ancrée dans la plupart des entreprises françaises et qui n’entendait rien lâcher de son autorité en présentiel. L’appel à projet de la DATAR (1) en 2005, pour favoriser l’émergence de télécentres n’aura guère amélioré le développement du télétravail. En indiquant un objectif de 1000 postes de travail sous deux ans, l’organisation donnait encore une fois un cadre beaucoup trop rigide à une idée généreuse puisqu’il s’agissait en quelque sorte de reproduire le modèle type du bureau, mais plus près de chez soi…

Pendant ce temps-là, de l’autre côté de l’atlantique, une innovation sociale commençait à voir le jour dans le pays où l’entreprise est reine. Le coworking, espace convivial de travail partagé autant que réseau collaboratif de télétravailleurs (mais pas que) séduisait un nombre croissant d’entrepreneurs indépendants, qui trouvaient là le cadre adéquat pour rompre un isolement parfois pesant et s’entourer de congénères au verbe et au regard agiles.

2013 : le masque tombe

Selon l’enquête effectuée par le Tour de France du Télétravail en 2012, près de 18% de personnes télétravaillent en France, dont 62% d’indépendants et 38% de salariés. A la bonne heure, voilà une nouvelle qui en soi amène déjà les télétravailleurs à se sentir moins seuls ! Mais que s’est-il donc passé en 2 ans au regard de l’enquête de l’ANDT (2) 2010 qui indiquait que 8% des actifs télétravaillaient  ici-bas ?

On peut avancer l’idée que les effets de l’ANI (3) signé en 2005, le rapport parlementaire de 2011 et la loi Warsmann de 2012, ont contribué à rassurer les responsables de la fonction publique et des entreprises sur les conditions d’exercice du télétravail par les salariés et ainsi favorisé la signature d’avenants aux contrats de travail.

Mais s’agissant des indépendants au sens large, qui demeurent largement majoritaires dans le panel de télétravailleurs, le cadre réglementaire et législatif n’a sans doute influé qu’à la marge. Au contraire, je décèle dans ces chiffres le croisement de deux tendances lourdes à l’œuvre dans l’économie, l’une concernant le développement croissant des TIC, l’autre marquant le vif intérêt des Françaises et des Français pour l’entrepreneuriat sous quelques formes que ce soit. Même si le statut de l’auto-entrepreneur a pu conforter certains dans leur décision, il ne semble pas être très représentatif chez les télétravailleurs, comme nous l’avons constaté dans l’enquête réalisée dans la vallée au printemps.

Ces deux tendances, «  bottom-up » pourrait-on dire, ont eu un essor conséquent à la fin des années 90 et viennent aujourd’hui traduire dans les faits le poids de plus en plus important des valeurs immatérielles et par ricochet de l’économie de la connaissance dans la société. Le mix de ces deux tendances a démarré il y a quelques années et atteint désormais une taille critique qui donne de la visibilité aux acteurs de ce secteur. Sans bruit (pour l’instant ?), elle consacre à mes yeux la réconciliation des Gaulois avec l’esprit d’entreprendre, le désir d’autonomie et l’expression de choix de vie professionnelle et privée qui ne manqueront pas de peser à l’avenir.

Au travers de ces quelles lignes sur un mode de travail, qui me ramène personnellement à l’époque de la création de ma seconde activité (1996), je souhaite souligner l’impérieuse nécessité de croiser les regards, les analyses, pour éviter d’élaborer des programmes « top down » qui manquent de discernement et passent ainsi à côté des objectifs louables et souvent ambitieux qu’ils sont censés atteindre.

Deux moyens simples et peu coûteux pourraient faciliter la tâche de ceux qui sont en charge de préparer les conditions favorables à une transition sociétale déjà en cours.

Le premier consiste à replacer chaque problématique ou chaque dispositif dans une approche et une vision globale s’appuyant sur des compétences pluridisciplinaires. Le second s’attacherait quant à lui à inviter, pas trop tard dans l’élaboration du projet, à la fois les usagers, les utilisateurs ou le corps social directement impliqués et des acteurs supposés éloignés de l’objectif recherché, ceci afin d’accroître la justesse de la vision globale et de reconnaitre la complexité qu’elle induit.

(1) Délégation Interministérielle à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité Régionale

(2) Association Nationale pour le Développement du Télétravail (3) Accord National Interprofessionnel sur le Télétravail : www.anact.fr/web/casentreprises/Accords%20nationaux%20interprofessionnels%20%28ANI%29

Luc Briatte Co-fondateur de LATELIER et coordinateur

« Comment faire » pour développer une activité professionnelle en milieu rural ? LATELIER tente à présent de répondre à la question "pourquoi ". Vaste programme que de vouloir travailler autrement !

No comments so far.

Soyez le premier à laisser un commentaire ci-dessous

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *