De nouvelles configurations salariales et entrepreneuriales L’accroissement du nombre de micro-entrepreneurs, d’entrepreneurs-salariés en CAE et de pluri-actifs ainsi que la multiplication des transitions professionnelles... Quand les tiers-lieux redessinent les contours du travail à l’heure du numérique

De nouvelles configurations salariales et entrepreneuriales

L’accroissement du nombre de micro-entrepreneurs, d’entrepreneurs-salariés en CAE et de pluri-actifs ainsi que la multiplication des transitions professionnelles subies ou choisies, sont des phénomènes concomitants de l’émergence de modes de travail que d’aucuns considèrent « atypiques » et notamment du développement exponentiel du télétravail.

Ces mutations du travail et de l’emploi ainsi que ces bifurcations de parcours, associées aux usages permis par les réseaux et outils numériques, participent à l’évidence de l’émergence de certains types de tiers-lieux dédiés à ces travailleurs toujours connectés, souvent nomades – « sans bureaux fixes »– et dont les statuts cumulés ou alternés ne sont pas nécessairement en adéquation avec les catégories traditionnelles encore en vigueur dans le monde professionnel.

Bref, ces « slasheurs » comme on les nomme aujourd’hui, ces télétravailleurs et autres coworkers, souvent en proie à la solitude, sont de plus en plus nombreux ; en milieu urbain comme dans les territoires ruraux et hyper-ruraux.

Ces configurations salariales et entrepreneuriales relativement inédites témoignent aussi de nouveaux rapports au travail qui ont tendance à déplacer, voire à effacer, les frontières qui séparent les activités professionnelles, d’autres activités de travail non marchandes. Cet « autre travail » périphérique au champ professionnel est au coeur du dernier ouvrage du sociologue du travail, Patrice Flichy, qui en révèle les multiples et variées manifestations dans les méandres de l’histoire industrielle.

Cet « autre travail » s’incarne toujours aujourd’hui dans les loisirs (par exemple le jardinage), les hobbies (par exemple le bricolage), le bénévolat ou plus subtilement à travers les activités peu ou pas visibles se déroulant dans les interstices du travail prescrit et que l’on peut par exemple illustrer au travers de ce que l’on appelle le « travail en perruque ». L’amateur est une des figures emblématiques de ce travail hors champ professionnel qui désormais, grâce aux outils numériques, n’est plus confiné à l’espace domestique.

De nombreuses activités industrieuses relèvent de ce « travail dehors » – le pendant du « travail dedans » – dont parle Patrice Flichy, qui ne s’exerce pas « dans l’espace physique ou organisationnel d’une entreprise, mais se [tient] dans l’espace domestique ou dans un lieu tiers. »

De la porosité des lieux et des activités de travail

Précisément, cet « autre travail » prend un relief particulier dans ces autres lieux de travail que sont les tiers-lieux que fréquentent plus ou moins régulièrement des salariés et des entrepreneurs issus de secteurs différents. Tiers-lieux qui sont aussi, effectivement ou potentiellement, ouverts à des personnes dites « sans activités » parce que n’exercant pas – ou partiellement, ou momentanément ou de manière intermittente – une activité professionnelle c’est-à-dire rémunérée.

L’existence d’un vaste panel de tiers-lieux n’est-elle pas en soi révélatrice de la porosité grandissante entre les activités de travail dans la sphère marchande et celles qui relèvent d’un travail non marchand ou à la lisière du champ professionnel ?

S’agissant des espaces de travail partagés comme les coworking spaces, les télécentres ou les Relais d’entreprises, ces lieux distincts de l’entreprise et du domicile présentent par exemple un intérêt pour des personnes dont les activités, le statut et le projet, les situent – à l’occasion de périodes plus ou moins longues de transitions ou de bifurcations de parcours – dans un « entre-deux » entre l’univers professionnel et celui du « hors travail » : formation professionnalisante ; démarche de création ou de reprise d’entreprise ; recherche doctorale ; changement d’emploi ; préparation au concours , retraite progressive (etc…).

A l’instar des fab labs et autres plates-formes d’innovations, les espaces de travail partagés sont en effet susceptibles d’incarner physiquement cet « entre-deux » au sein duquel les temps et espaces de socialisation, d’échange et de partage peuvent se traduire par des collaborations, des coopérations ponctuelles ou continues entre de multiples acteurs professionnels et non-professionnels, sur la base de leurs affinités, de leurs aspirations, de leurs compétences, de leurs projets.

La relocalisation du travail : un enjeu pour les territoires connectés

Tout ceci conduit à privilégier le télétravail depuis un tiers-lieu plutôt que depuis le domicile des salariés ; et ce d’autant plus que ce mode d’organisation du travail hors des locaux de l’employeur peut profiter aux territoires.

Le télétravail est un vecteur de relocalisation des activités professionnelles dans les territoires ruraux et péri-urbains. En réduisant leurs déplacements pendulaires domicile/travail, les salariés qui télétravaillent – et d’une manière générale tous les professionnels ayant la possibilité de travailler à proximité de chez eux et à distance des locaux d’un donneur d’ordre – génèrent des externalités positives. En plus de réduire les nombreux effets néfastes des mobilités, ces travailleurs contribuent ainsi à faire vivre ou revivre l’économie locale des territoires où ils résident : commerces de proximité ; services au public (crêche…)

L’économie des tiers-lieux participent donc d’une économie globale dont le territoire est le creuset. Car si les espaces de travail partagés représentent un atout pour beaucoup de collectivités dans les campagnes, ces mêmes communes rurales ont un rôle majeur à jouer pour maintenir et attirer les professionnels au sein de ces tiers-lieux.

De ce point de vue et à l’aune de ce qui se passe sur un certain nombre de territoires pilotes en particulier en milieu rural, les ingrédients vertueux associés à la dynamique des tiers-lieux sont autant d’indicateurs pertinents pour évaluer les capacités collectives des acteurs d’un territoire communal ou intercommunal (élus, techniciens, entrepreneurs, responsables associatifs, citoyens contributeurs) à construire et mettre en acte des scénarios de développement local innovants et durables.

Conclusion provisoire

Les contours nouveaux du travail se donnent à voir aujourd’hui à travers le prisme des tiers-lieux dont l’éclosion rapide et massive, en France et partout ailleurs, est sans doute une réponse aux transformations produites par les technologies numériques. De sorte que dans notre société hyper-industrielle, les tiers-lieux témoignent dans leur ensemble, des nouvelles frontières – spatiales, temporelles, juridiques, sociologiques, économiques (…) – du travail contemporain. Dans cette perspective, les tiers-lieux sont devenus des terrains à la fois d’investigations pour les chercheurs, mais aussi d’expérimentations pour celles et ceux qui en sont les principaux protagonistes. Il s’agit aussi désormais de faire en sorte que ces enjeux soient davantage pris en considération dans les politiques publiques à l’échelle de l’état et sur tous les territoires.

serge jamgotchian

Je contribue au développement des tiers-lieux et des nouveaux modes de travail. Mes interventions consiste à promouvoir, explorer et accompagner les démarches et les projets qui, sur les territoires péri-urbains et ruraux, favorisent : - le développement du télétravail ; - la création et la pérennisation d'espaces de travail partagés (coworking), de conciergeries de territoires et autres lieux d'innovations ouverts et agiles ; - l'accroissement d'externalités positives (pollinisation*) pour l'économie locale ; - la redynamisation des centres-bourgs ; - des modes de déplacements doux et la réduction des mobilités pendulaires domicile/travail ; - les pratiques de mutualisation, de partage, de coopération ; - les usages participatifs et contributifs via les outils et plateformes numériques ; - le développement des compétences et des capacités individuelles et collectives ; - les modèles d'organisation apprenante ; J'ai co-réalisé en 2016 une étude dédiée à la relation Parcs naturels régionaux et Tiers-lieux pour le compte de la Fédération nationale des PNR [http://www.parcs-naturels-regionaux.fr/centre-de-ressources/document/les-parcs-naturels-regionaux-des-territoires-dinnovations-pour-le] Mon profil sur Linkedin -->https://fr.linkedin.com/in/serge-jamgotchian-836a8452

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